Appel à contributions / Call for Paper (see English below)

Civilisations, vol. 67

À l’écoute des transnationalisations religieuses

Dossier coordonné par Stefania Capone (CNRS/EHESS), Hugo Ferran (EHESS) et Monika Salzbrunn (ISSRC/UNIL)

Loin de se limiter à l’étude des migrations, l’approche transnationale s’est avérée féconde dans de nombreux domaines. Les travaux de Mark Slobin (1992 et 1993) ont apporté les premières pierres théoriques à l’analyse des phénomènes de transnationalisation musicale. En reconnaissant la pertinence des notions de "flux" (Appadurai 2005) et de "communautés imaginées" (Anderson 1996), le concept de "paysage" (Appadurai 2005) lui a permis d’explorer la manière dont s’articulent plusieurs "contextes musicaux translocaux".

Pour intéressante qu’elle soit, cette approche et celles proposées par d’autres auteurs (Azcona 2005, Ramnarine 2007, Zheng 2010, O’Toole 2014) se livrent rarement à l’analyse des processus musicaux à l’œuvre et proposent généralement un regard sociologique sur des musiques populaires et séculières ayant acquis une dimension transnationale ou encore sur des musiciens dont les parcours professionnels s’inscrivent dans des réseaux transnationaux (Kiwan et Meinhof 2011).

De manière générale, les liens entre musique, transnationalisation, migration, diaspora et/ou diversité restent, malgré quelques travaux pionniers (Slobin 1994, 2003 ; Ramnarine 1996 ; Manuel 1997 ; Shelemay 1998 ; Um 2000 ; Knudsen 2001 ; Stokes 2004, 2007 ; Solis 2005 ; Muller 2006 ; Baily et Collyer 2006 ; Martiniello et Lafleur 2008 ; Toynbee et Dueck 2012 ; Krüger et Trandafoiu 2013 ; Pistrick 2015 ; Biermann, Ferran, Pistrick et Pouchelon 2015 ; Damon et Bachir-Loopuyt 2016), encore un champ à explorer.

Dans le domaine religieux, on ne compte plus les éclairages apportés par le paradigme transnational. Depuis les travaux fondateurs de Nina Glick Schiller, Linda Basch et Suzanne Blanc-Szanton (1992), Peter Beyer (1994) et Peggy Levitt (1998, 2001), les études sur la transnationalisation religieuse ont mis à jour les dynamiques rendant possible les processus de délocalisation et de relocalisation de croyances, de rituels et de pratiques qui se désenclavent de leurs contextes d’émergence pour circuler à travers de nouveaux flux, pas nécessairement sous-tendus par une logique missionnaire (Argyriadis, Capone, de la Torre et Mary, 2012 ; Capone 2004, 2010 ; Salzbrunn 2015 ; Salzbrunn et von Weichs 2013).

Un constat s’impose pourtant. Rares sont les études ayant envisagé les liens entre musique et religion dans une perspective transnationale (Scruggs 2005 ; Shelemay 2006 ; Clark 2006 ; Butler 2008 ; Carl 2014 ; Ferran et Fernando 2014 ; Ferran 2015 ; Salzbrunn 2016). Ce dossier vise à approfondir ces questions en examinant la manière dont la musique et le religieux se transnationalisent conjointement. Précisons que la musique est entendue ici dans un sens large et peut faire référence non seulement à des chants et des répertoires, mais également à des instruments de musique, des rythmes, des mélodies, des paroles chantées, des rituels ou processions musicales, des danses, des gestes, des musiciens et leurs vêtements, des milieux, environnements ou paysages sonores, ou encore à tout autre sonorité religieuse, telles que des appels à la prière, des sons de cloche, des cris, des pleurs, des ululements, des récitations ou des cantillations.  

Ayant ainsi circonscrit l’objet musical, ce dossier essaiera de répondre à la série de questions suivantes. Comment, dans quels contextes et dans quelle mesure la mobilité des musiques, musiciens et supports musicaux facilite la propagation des idées, identités et pratiques religieuses au-delà des frontières nationales ? De quelle façon les flux musicaux contribuent à tisser des réseaux d’interconnexion religieuse qui transcendent les États-nations ? Enfin, dans quelle mesure les processus de déterritorialisation et de reterritorialisation musicale conduisent à la formation de communautés religieuses transnationales ou translocales qui se nourrissent de l’imaginaire d’une terre d’origine et d’un ou plusieurs lieux d’ancrage (plus ou moins virtuels ou imaginés) pour se construire de nouvelles appartenances ?

Si la transnationalisation et la relocalisation musicale du religieux est historiquement liée à l’évangélisation, l’esclavage et la colonisation, elle s’observe aussi dans le contexte de la migration et, plus largement, lors du déplacement des musiciens, de la circulation des recueils de chants et de la diffusion des enregistrements, sur des supports matériels (disques, cassettes, CDs, DVDs) et immatériels (radio, télévision, Internet). Dans tous ces contextes, il importera de comprendre comment le musical (tel que défini ci-dessus) circule et véhicule des significations qui participent à la recomposition des univers de sens, des idées, appartenances et pratiques religieuses ou encore des rituels, des prières et des modes d’incarnation du divin.

Quatre thèmes seront retenus pour orienter les propositions :

1. La transnationalisation au prisme de l’histoire. Les phénomènes de transnationalisation et de translocalisation religieuse ayant subi de profondes mutations au XXe siècle, il conviendra d’en rendre compte par la musique, à travers notamment le développement des nouvelles technologies et le déplacement accru des musiciens. On pourra aussi se demander dans quelle mesure ces transformations sont réellement inédites ou si elles ne reproduisent pas des phénomènes plus anciens.

2. Nouveaux terrains, nouvelles problématiques. La nature transnationale des musiques étudiées conduit le chercheur à mener des enquêtes de terrain à la fois localisées et multi-situées (Marcus 1995 ; Coleman et Hellermann 2010). Si l’observation participante, la conduite d’entretiens et le recueil de récits de vie restent pertinents pour son étude, l’enquêteur est parfois amené à recouper ses données de terrain avec des sources de secondes mains (écrites, sonores). Dans certains cas, il doit combiner des enquêtes en milieu urbain et rural, alors que le "cyber-terrain", auquel il est inévitablement confronté, pose de nombreux problèmes méthodologiques.

3. Analyse des processus à l’œuvre. En analysant les processus de réception, d’appropriation, de création et de (re)mise en circulation des pratiques et objets musicaux localisés, cet axe vise à mieux comprendre les différentes phases de la transnationalisation et de la translocalisation religieuse. À titre d’exemple, on pourra s’attacher à analyser les processus de sacralisation des musiques séculières, ou encore la sécularisation des musiques religieuses. L’analyse pourra aussi porter sur le déplacement des musiciens, ainsi que sur les réseaux, les parcours ou les trajets dans lesquels ils s’inscrivent. Dans un contexte migratoire dynamique, où le paysage religio-musical se diversifie et où la pluralité devient "audible" (Damon et Bachir-Loopuyt 2016), il importera de faire ressortir les enjeux de pouvoir, de réappropriation et d’échappatoire aux logiques institutionnelles qui animent les acteurs de la transnationalisation. On insistera enfin sur le fait que certains processus se déroulent dans une logique interactive, dans un contexte de folklorisation des appartenances et de marketing de la diversité, qui s’exprime à travers la musique.

4. Échelles et pôles d’identification. À partir d’exemples localisés, on se demandera dans quelle mesure l’articulation du musical et du religieux participe de mouvements d’uniformisation et de diversification du monde. On interrogera aussi la manière dont les musiques religieuses transnationales contribuent à la fabrique d’appartenances multiples (Yuval-Davis, Viethen et Kannabiran 2006), articulant religiosité, nationalité, ethnicité et volonté d’appartenir à diverses communautés imaginées.

Les propositions d'articles, en français ou en anglais (un titre et un résumé de 300 mots), sont à envoyer avant le 30 mars 2017 au secrétariat et à un éditeur de la revue (civilisations@ulb.ac.be et jnoret@ulb.ac.be), ainsi qu’aux coordinateurs du dossier : Stefania Capone, Hugo Ferran et Monika Salzbrunn (hugo.ferran@gmail.com).

Civilisations est une revue d’anthropologie à comité de lecture publiée par l’Institut de Sociologie de l’Université libre de Bruxelles. Diffusée sans discontinuité depuis 1951, la revue publie, en français et en anglais, des articles relevant des différents champs de l’anthropologie, sans exclusive régionale ou temporelle. Relancée depuis 2002 avec un nouveau comité éditorial et un nouveau sous-titre (Revue internationale d’anthropologie et de sciences humaines), la revue encourage désormais particulièrement la publication d’articles où les approches de l’anthropologie s’articulent à celles d’autres sciences sociales, révélant ainsi les processus de construction des sociétés.

Pour plus d’informations, voir http://civilisations.revues.org

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Call for papers 

Civilisations, vol. 67

Sounding Religious Transnationalism

Special Issue edited by Stefania Capone (CNRS/EHESS), Hugo Ferran (EHESS) and Monika Salzbrunn (ISSRC/UNIL)

Far from being limited to the study of migration, the transnational approach has proved to be very fruitful in many fields. The work of Mark Slobin (1992 and 1993) provided important foundations for theorizing the issue of musical transnationalism. Recognizing the relevance of concepts as “flow” (Appadurai 2005) and “imagined communities” (Anderson 1996), Slobin used the notion of “scape” (Appadurai 2005) to explore the articulation of several “musical translocal contexts”.

Although interesting, this approach and those proposed by other scholars (Azcona 2005, Ramnarine 2007, Zheng 2010, O’Toole 2014) rarely engage in the analysis of music itself and generally offer a sociological view on popular and secular repertoires having acquired a transnational dimension or on musicians whose careers are part of transnational networks (Kiwan and Meinhof 2011).

In general, the relationships between music, transnationalism, migration, diaspora and/or diversity remain, despite some pioneering works (Slobin 1994, 2003; Ramnarine 1996; Manual 1997; Shelemay 1998; Um 2000; Knudsen 2001; Stokes 2004, 2007; Solis 2005; Muller 2006; Baily and Collyer 2006; Martiniello and Lafleur 2008; Toynbee and Dueck 2012; Krüger and Trandafoiu 2013; Pistrick 2015; Biermann, Ferran, Pistrick and Pouchelon 2015; Damon and Bachir-Loopuyt 2016), a field to explore.

In the religious field, we no longer count the insights provided by the transnational paradigm. Since the seminal work of Nina Glick Schiller, Linda Basch and Suzanne Blanc-Szanton (1992), Peter Beyer (1994) and Peggy Levitt (1998, 2001), the study of religious transnationalism has revealed the dynamics enabling the delocalization and relocation of beliefs, rituals and practices that disentangle from their original contexts and circulate through new flows, not necessarily underpinned by a missionary logic (Argyriadis, Capone, de la Torre and Mary 2012; Capone 2004, 2010; Salzbrunn 2015; Salzbrunn and von Weichs 2013).

Regarding the literature, however, few scholars have examined the links between music and religion in a transnational perspective (Scruggs 2005; Shelemay 2006; Clark 2006; Butler 2008; Carl 2014; Ferran and Fernando 2014; Ferran 2015; Salzbrunn 2016). The goal of this Special Issue is to explore further these relationships by examining how music and religion transnationalize together. Note that music is understood here in a broad sense and may refer not only to songs and repertoires, but also to musical instruments, rhythms, melodies, lyrics, rituals, processions, dances, gestures, musicians and their clothing, soundscapes or sound environments or ambient sounds, and any religious sounds, as for example calls for prayers, sounds of bells, shouts, cries, ululations, recitations and cantillations.

Given this definition, this Special Issue will attempt to answer the following questions. How, in which context and to what extent the mobility of music, musicians and musical mediums help to the propagation of religious ideas, identities and practices beyond national borders? In what way musical flows facilitate the building of interconnected religious networks that transcend nation-states? Finally, to what extent the processes of musical delocalization and relocation may lead to the formation of transnational or translocal religious communities that use a place of origin and one or several places of anchorage (more or less virtual or imagined) to build new belongings?

While the transnationalization and musical relocation of religion is historically related to evangelization, slavery and colonization, it can also be seen in the context of migration and, more broadly, in the movement of musicians, the circulation of songbooks and the distribution of recordings, on material (LPs, cassettes, CDs, DVDs) or immaterial (radio, television, Internet) mediums. In all these contexts, we will attempt to understand how music (as defined above) circulates and conveys meanings that help to the rebuilding of symbolic universes, religious ideas, belongings and practices, or rituals, prayers and modes of incarnation of the divine.

Four themes will be explored:

1. Transnationalism from a historical standpoint. The transnationalization and translocalization of religion as a process has greatly changed since the beginning of the 20th century and should be examined through a musical lens, paying particular attention to the development of new technologies and the ever increasing migration of musicians. The examination of these driving forces will reveal whether such changes are truly original or recurrences of older phenomena.

2. New areas of fieldwork. The transnational nature of the music studied leads researchers to carry out fieldwork in both locally-based and multi-sited fieldworks (Marcus 1995; Coleman and Hellermann 2010). Although participative observation, interviews, and life story approach are still relevant, researchers sometimes need to corroborate their findings with second-hand sources, written or oral. In some instances, they must combine urban and rural surveys, while “cyber-fieldwork”, now unavoidable, sets various methodological problems.

3. Process analysis. The goal of this theme is to clarify the process of religious transnationalization and translocalization by examining the reception, appropriation, creation and (re)circulation of musical practices and objects. As an example, we could analyze the sacralization of secular music (or vice versa). The migration of musicians and their routes and networks are also of interest. In a dynamic migratory context in which religious and musical landscapes diversify and plurality becomes “audible” (Damon and Bachir-Loopuyt 2016), it would be of interest to highlight the stakes of power, of (re)appropriation and of escape from the institutional logics that drive the actors of transnationalization. Finally, we will emphasize the fact that certain processes happen in an interactive logic which is enacted by the music in contexts like the folklorization of belonging and the marketing of diversity.

4. Poles and scales of identification. From specific examples, an area for research might be how the conjunction of music and religion takes part in the standardization or diversification of the world. We will wonder how the transnationalization of music is responsible for the creation of multiple belonging (Yuval-Davis, Viethen and Kannabiran 2006) and articulates religiosity, nationality, ethnicity and the wish to belong to various imagined communities.

Articles submissions in French or in British English (a title and a 300-words abstract) are to be sent to the Journal Secretariat and Editor by 30 March 2017 (civilisations@ulb.ac.be and jnoret@ulb.ac.be) and to the Guest Editors of this Special Issue: Stefania Capone, Hugo Ferran and Monika Salzbrunn (hugo.ferran@gmail.com).

Civilisations is a peer-reviewed journal of anthropology. Published continuously since 1951, it features articles in French and English in the various fields of anthropology, without regional or time limitations. Revived in 2002 with a new editorial board and a new subtitle (Revue internationale d'anthropologie et de sciences humaines), Civilisations particularly encourage the submission of articles where anthropological approaches meet other social sciences, to better tackle processes of society making.

For more information, see http://civilisations.revues.org

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