Henri Lecomte, une grande figure des musiques du monde, passerelle vivante entre folk, musiques d’ailleurs, free jazz, ethnomusicologie et production musicale, est décédé d’une crise cardiaque à Paris le jour de la fête de la musique. Après être ressorti vivant du blanc total de la toundra par temps de blizzard, il avait échappé à un premier arrêt cardiaque lors d’un tournage en Sibérie, ce qui lui avait valu un rapatriement d’urgence en Tupolev. Un régime assez particulier le faisait alterner sobriété et excès sans rien en laisser paraître.

Fier comme un ti-zef, ce natif de Brest même se réclamait d’avoir toujours gagné sa vie honnêtement, entendons par là par son travail plus que par ses mérites sanctionnés par des diplômes. Il avait pourtant été un des premiers à suivre l’enseignement de Claudie Marcel-Dubois à l’EPHE (1971) et ses connaissances en organologie en avaient fait une des références du champ, grand ami de John Wright, autre vagabond professionnel.

Cinéaste professionnel, il avait vécu la musique africaine à Paris dans les années 1960, la musique d’Afrique du Nord en vivant au Maroc et en Algérie (son disque gnawa est un document unique), il jouait du shakuhachi et en avait fait venir le plus grand maître, Watazumi Doso, pour une prestation mémorable à Radio France et avait enregistré plusieurs CD avec le plus fin souffleur, Yoshikazu Iwamoto. Il avait personnellement entendu et vu tous les grands ténors de jazz en concert, bu des coups avec Éric Dolphy, et cultivé une grande amitié avec Jean-Jacques Avenel et Steve Lacy. Nous avions ensemble rendu compte de l’état du monde musical en 80 épisodes de La mémoire vive sur France Musique (1988-1990)Il avait beaucoup fait pour faire connaître les musiques de partout. Sa série de CD de collectages originaux de musiques des petits peuples de Sibérie chez Buda est incontournable, inespérée, un modèle. Le livre Les esprits écoutent publié chez Delatour, 2012, et une tournée avaient accompagné cette série. Le passage par le musée du quai branly avait été un moment de grande intensité et avait marqué l’histoire des savoirs sur chamanisme et spectacle. Il était un des rares français à avoir publié un entretien (Trad Magazine n°9 – mars/avril 1990), qui fit date, avec Alan Lomax, dont il m’a fait découvrir et apprécier les enregistrements de prison songs. Membre de l’Académie Charles Cros après avoir écrit pour Jazz Hot et Diapason, il détenait une discothèque sans égal qu’il mettait volontiers à dispositions des étudiantes et jeunes chercheuses. La grande dame de l’ethnologie sibérienne, Anne-Victoire Charrin, l’avait associé à son Centre de Recherches Russes et Euro-Asiatiques. Pour la Sorbonne, il avait enseigné la pratique du cinéma ethnographique et participé au Séminaire d’études ethnomusicologiques depuis sa refondation en 1998. L’oncle Henri y jouait un rôle particulier : celui qui en sait toujours plus, et depuis plus longtemps, que le professeur en titre.

François Picard

discographie et bibliographie sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Lecomte

Bleu nuit http://www.bne.fr/page145.html

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